Le 7 mars 2017 la commission permanente de la Région Réunion a décidé de suspendre ses contributions financières à la Réserve Naturelle Marine de La Réunion (RNNMR). En tant que militants associatifs pour la protection du milieu corallien, nous sommes profondément choqués par cette décision. Elle représente une grave atteinte au fonctionnement de la RNNMR, utilise des arguments fallacieux,  apparait comme un traitement injuste  et comme un manquement à l’éthique d’une bonne gouvernance.

Dans le fonctionnement du GIP RNNMR, la Région est l’un des administrateurs et aussi le deuxième contributeur après l’Etat. Il nous apparaît que la voir suspendre sa contribution au budget du GIP pour 2017 et de réaffecter celle de 2016 vers un autre objectif ne peut être que désastreux pour la structure et son personnel. De plus il est de notoriété publique que les conseillers « technico-politiques » que vous, Monsieur le Président de Région, avez sollicités veulent entraîner les collectivités communales dont ils dépendent dans la même voie. Vous portez là une lourde responsabilité. Nous nous interrogeons aussi  sur la légalité d’une telle décision, eu égard à votre rôle d’administrateur d’un GIP pour lequel votre organisme est l’un des membres fondateurs.

L’argumentaire qui est présenté pour légitimer votre décision est affligeant par sa médiocrité. Il y aurait tant à écrire sur les amalgames réalisés, les informations tronquées voire fausses, les déductions hâtives ou erronées, que cette lettre en deviendrait trop lourde. Nous gardons nos remarques à votre disposition si vous le désirez.

Cependant, nous retenons l’un de vos arguments pour, à titre d’exemple, dénoncer l’emploi de telles méthodes. Vous évoquez un littoral ouest en 2007 (date de création de la Réserve) sans ou avec très peu d’attaques de requins, puis en 2017 vous y soulignez tous les drames de ces dernières années. Sur ce constat et sans autre réflexion, vous imputez la responsabilité des attaques à l’installation de la RNNMR et aux réglementations qui l’ont accompagnée. Cela nous conduit à mettre en évidence deux procédés de raisonnement plus que contestables. 

En premier lieu, vous tronquez l’information : vous oubliez que de 1991 à 2000, la décennie a été marquée par 16 attaques dont 10 mortelles. C’est vrai que les smartphones et les réseaux sociaux n’existaient pas à cette période !… Il n’y avait pas non plus de réserve marine à cette époque. 

En second lieu, votre déduction de rendre la Réserve marine responsable, à priori sans appel selon des propos plus récents, procède d’une logique explicative pour le moins réductrice mais surtout malhonnête. Cette pseudo-démonstration oublie tous les changements impactants qui ont affecté en particulier la microrégion ouest ces dernières décennies : basculement des eaux, étalement urbain, imperméabilisation des sols, prise en compte insuffisante de ruissellements pluviaux accentués et non maitrisés, pollutions diverses etc…Et la liste est longue ! Il faudrait également en établir une autre pour le milieu océanique du large avec en particulier les pêches intensives industrielles, si mal encadrées, si peu transparentes mais si « juteuses » selon de récents articles de presse… 

Il y d’autre part une information importante, largement sous-estimée dans le problème que pose cette recrudescence d’attaques de squales, et à laquelle nous vous demandons de réfléchir : il est en effet connu de longue date que les conséquences de certains impacts peuvent mettre de nombreuses années avant de se manifester. Il y aurait donc à considérer des impacts pouvant appartenir à des décennies plus anciennes tels des bouleversements liés à des cyclones qui ont marqués l’île, voire d’autres perturbations affectant les milieux aquatiques (rivières ou littoraux)…  

Mais bien que la problématique de la crise actuelle soit multifactorielle nous constatons que pour vous et pour appuyer votre décision, il n’y a que la RNNMR de responsable. Vous faites ainsi écho à ceux qui pour leurs intérêts particuliers et immédiats l’ont désignée d’emblée comme bouc-émissaire engendrant ainsi les divisions actuelles entre les défenseurs de la réserve et les « pro-pêches » en zones protégées, aux dimensions si réduites dans le périmètre des côtes (zones de protection renforcée et sanctuaires : environ 9% du linéaire côtier de l’île). 

Cette atteinte que vous portez à la RNNMR est ressentie comme une réelle injustice, particulièrement par le personnel qui œuvre de son mieux pour répondre aux enjeux liés à la création de la Réserve marine. Ces enjeux peuvent se regrouper dans l’objectif suivant : « promouvoir une gestion permettant de concilier les activités humaines avec la restauration et le maintien de l’écosystème corallien ».

Monsieur le Président vous n’ignorez certainement pas que c’est au développement de l’écosystème corallien, que nous devons d’hériter des terrains gagnés sur la mer depuis quelques milliers d’années. Ces espaces très convoités ont été mis en pression par une occupation humaine croissante. Cette dernière a modifié grandement les environnements naturels des littoraux et ceux du grand bassin versant de l’ouest. Il devenait nécessaire, tout en accompagnant ce développement, de faire en sorte que des impacts de plus en plus marquants n’affectent pas davantage un écosystème attractif, riche en biodiversité et représentant l’unique rempart naturel contre les assauts de l’océan. Le choix porta sur la création réserve naturelle nationale marine. 

Mais, si aujourd’hui les exigences des activités humaines savent se faire entendre, celles du milieu naturel corallien sont silencieuses et ne se manifestent que par les évolutions que peuvent constater les personnels attachés au fonctionnement et à l’observation du milieu : éco-gardes et scientifiques. En plus de leurs observations et analyses de terrain, ces mêmes personnes sont souvent consultées pour donner leurs avis lors de réflexions portant sur l’évolution du territoire (Comité de Bassin SDAGE, SAGE, CLE, GIML, et bien d’autres…). Conscient des risques qui pèsent sur les milieux naturels sensibles dont ils ont la charge, le personnel lié à la réserve ne compte pas son temps pour toutes ces tâches. Vous comprendrez donc que, pour ces personnes, se voir aujourd’hui mises en difficulté par une pression financière de votre part, puisse être vécu comme terriblement injuste là où d’autres vous accuse de chantage financier et ne vous honorent pas. 

Il semblerait que la raison qui vous amène à cette décision soit votre fixation sur les avis négatifs du Conseil Scientifique du GIP au sujet de la pose de palangres verticales (PVA) dans une zone de protection renforcée (Boucan Canot).  Ce Conseil, au pouvoir uniquement consultatif comme pour toute réserve naturelle nationale, représente une aide à la décision pour la gouvernance, c’est-à-dire pour vous comme pour les autres administrateurs du GIP. Son objet global est cependant de veiller, par les moyens autorisés et selon ses compétences, au respect des orientations définies par et pour la Réserve marine.  Ce qu’il fait. Ses propres argumentaires sont consultables sur le site de la RNNMR. 

Comment pouvait-il cautionner un système de pêche qui pêche autre chose que du requin à 80% ? Comment pouvait-il le faire sachant que dans ce pourcentage, si la pêche se déroule en zone protégée, les victimes sont surtout les espèces que l’on veut voir se multiplier pour restaurer le fonctionnement de l’écosystème corallien ? Comment alors parvenir à l’objectif de reconstitution d’un nouvel écosystème capable de s’opposer à nouveau à la circulation des requins bouledogues en particulier, par le retour des prédateurs récifaux (requins de récifs, barracudas…), objectif reconnu comme une solution contre la crise « requins » ? 

De plus, comment pouvait-il cautionner une technique (PVA) qui se veut pêche de protection alors qu’elle pêche le requin incriminé avec peu d’efficacité tout en étant en mesure de provoquer sa maraude pour une durée plus ou moins longue dans un espace proche ? Dans ce cas quelle est la réelle garantie pour des usagers pouvant évoluer à proximité (aujourd’hui les plongeurs et apnéistes et demain, les surfeurs…) ?

Notre association n’est pas dans la dualité « ou tout homme ou tout requin » et nous pouvons comprendre que des pêches soient nécessaires. Nous regrettons seulement les abus en la matière et le fait que dans le cas qui nous occupe les actions veuillent se concentrer sur un écosystème de faible extension mais aux enjeux multiples et importants pour l’avenir. Il s’agit des zones de protection fortes de la réserve marine dont la restauration à terme se présente comme une réponse au problème actuel. Nous remarquons aussi que cet effort de pêche sur le requin est très onéreux (voir les données du C4R) et, bien que soutenu, il est de rentabilité bien faible. Du rapport Caprequin 2 et de ses bilans, nous retirons pour les pêches autorisées dans l’espace de la RNNMR par palangre verticale, qu’il faut en moyenne 1813 heures à un hameçon (soit 75 jours) pour avoir une probabilité de pêcher un requin ! Et certains disent qu’ils pullulent… Nous retenons par contre que les résultats sont nettement meilleurs  (37 jours) sur d’autres zones hors récif (baie de Saint Paul, Le Gol…). 

Sachant que ces zones sont des nurseries, que les adultes circulent tout autour de l’île, et s’il y a nécessité de réguler, pourquoi les efforts ne sont-ils pas plus orientés sur ces sites alors que 50 % de la RNNMR (zones de protection générale) sont déjà utilisés pour cette pêche ? 

Nous ne comprenons pas cette obstination à vouloir pêcher en zone de protection renforcée de la Réserve marine et contrarier ainsi, voire détruire, la solution qu’une reconstitution progressive de l’écosystème corallien peut apporter au problème dans la durée. Cette obstination est portée par certains usagers mus par des ressentis érigés au rang de vérités, par une vision du court terme et par leurs intérêts immédiats. Par votre projet de ne pas honorer vos financements au GIP RNNMR vous les rejoignez alors que tant d’arguments vous éclairent suffisamment pour vous orienter différemment et qu’ils vous expliquent l’intérêt de la Réserve marine pour le long terme et pour la population réunionnaise dans son ensemble. Comment peut-on préférer affaiblir l’outil de gestion de ces espaces, c’est-à-dire le GIP, plutôt que renforcer son implantation et sa reconnaissance dans le paysage réunionnais ? Comment pouvez-vous décider de pénaliser un personnel qui s’est toujours consacré avec professionnalisme aux tâches qui lui étaient dévolues ? 

La réponse ne serait-elle pas avant tout dans votre posture politique, suite au rapport que vous entretenez avec la gestion régalienne des aires protégées à La Réunion (Réserve nationale naturelle marine, Parc national des hauts) ? 

Monsieur le Président de Région rassurez nous ; ce n’est quand même pas le fait que ces structures s’enracinent dans des décrets nationaux dont la réglementation ne permet pas aux élus locaux, selon leur bon vouloir, de se libérer de contraintes réglementaires environnementales, qui motive votre décision ?