Quelle route suivre ?

A La Réunion, île soumise à une pression démographique et économique croissante, l'arbitrage entre les activités d’exploitation des espaces et des ressources d'une part et la protection d’un patrimoine naturel inestimable d’autre part est aujourd'hui déterminant. Nous avons cependant le devoir impératif de léguer ce patrimoine dans les meilleures conditions à nos enfants, petits-enfants et plus durablement aux générations futures. On nous annonce la naissance imminente d’un chantier d’envergure, dévoreur d’espaces et de ressources, à savoir celui du projet de construction de la « nouvelle route du littoral » ou « nouvelle liaison Saint-Denis Ouest » (NLSDO). Il n’est pas question ici de contester ce choix longuement débattu consistant à mettre en place la meilleure liaison entre côte nord et côte ouest, le long du massif de La Montagne. Il s’agit d’apporter des réflexions sur la solution retenue « viaduc et digue » et de voir si elle apparaît comme une réponse au type de devoir cité plus haut.

Le choix de cette version est l’héritage des dernières élections régionales : la nouvelle gouvernance élue n’a pas souhaité poursuivre le projet qui prévoyait la création en priorité d’une liaison par un tram-train et de la poursuivre par une liaison littorale en viaduc. Ce précédent projet, en habituant en premier lieu la population au transport collectif du tram, apparaissait comme une alternative au “tout voiture” qui asphyxie progressivement le réseau routier de l’île ; en cela elle cherchait à répondre au mieux au concept d’un développement durable. Il n’est pas besoin de rappeler à quel point le transport routier est énergivore et polluant. Il participe aux émissions de CO2 et au changement climatique sans oublier qu’il n’anticipe pas sur la fin des hydrocarbures. Il va de soi que la solution choisie et aujourd’hui proposée ne prépare pas à la transition énergétique. Certains la voient même reconduire l’erreur commise au siècle dernier, à savoir d’avoir abandonné un transport par le rail que l’on pouvait moderniser à celui de la route. Vissé sur son choix, le Conseil Régional actuel a vu les contraintes financières lui imposer cette nouvelle version de liaison routière : une partie en viaduc et une autre en remblais sur la mer en pied de falaise.

Cette version est considérée, par l’étude elle-même, comme « la plus impactante » eu égard en particulier à la version « tout viaduc » qui avait fait l’objet d’un consensus dans le projet initial porté par la gouvernance régionale précédente. Les impacts environnementaux annoncés dans les écrits sont en effet particulièrement désastreux. Pour faire simple, en premier lieu, il y est question des atteintes portées à la falaise au droit des remblais. Cette falaise est citée par les spécialistes comme présentant des habitats naturels terrestres reconnus comme « exceptionnels, originaux, d’intérêt majeur à l’échelle mondiale ». Ce qui conduit à penser que leur perte sera définitive. En second lieu, on réalise qu’il en va de même pour les écosystèmes des petits fonds rocheux affleurant ; ils seront anéantis à tout jamais par les imposants remblais du tronçon en digue. Ils entraineront ainsi dans leur disparition celle de leur biodiversité et celle de leur rôle reconnu de « corridor » offrant différentes étapes aux recrutements biologiques apportés par la courantologie dominante qui vient de l’est.  En troisième lieu et dans un domaine plus terrestre,  le projet présente de nombreuses lacunes dans l'évaluation de l'état « zéro » des espaces choisis pour servir la construction et l'approvisionnement en matériaux de l'ouvrage. Une analyse fine des documents disponibles révèle un grand nombre d'incertitudes de taille sur les localisations, superficies et volumes des extractions, sur l’assurance de trouver qualitativement les bons matériaux et sur les aménagements nécessaires à cette activité. Sans compter que certains sites d’exploitation voudraient empiéter sur des zones à forts enjeux écologiques. 

Dans l'hypothèse d'une dérogation au code de l'environnement, les impacts sur les écosystèmes originels seront, de toute évidence, négatifs. D’une manière générale, le porteur de projet s’octroie aisément une bonne conscience par les moyens financiers mis en œuvre pour des mesures compensatoires. Il est cependant scientifiquement reconnu que pour des raisons de logique de fonctionnement et de fragilité des écosystèmes naturels endémiques et indigènes, aucune compensation ne peut satisfaire à l'exigence du « maintien, dans un état de conservation favorable, les populations des espèces concernées dans leur aire de répartition naturelle ».

Par ailleurs, il apparait nettement qu’un domaine - l’évolution des fonds marins - n’a pas été suffisamment porté à la connaissance du public ; mis à part les déclarations médiatiques du représentant du bureau d’étude concerné qui, fort de sa haute technicité, s’est voulu rassurant en s’auto-congratulant pour un travail qu’il estime bien fait. Cependant ce domaine aurait nécessité vers le public un plus grand éclairage qui, une fois réalisé, aurait sans conteste mis en exergue la grande problématique posée par l’évolution des fonds marins côtiers (tout autant d’habitats naturels) en relation avec les ouvrages projetés. A la lumière d’une analyse un peu approfondie, l’approche des actions de la mer et des mouvements sédimentaires montre de réelles faiblesses méthodologiques et de nombreuses insuffisances en termes d’enregistrements et de connaissances des actions courantologiques « in-situ ». A priori, c’est par le recours à une contre-expertise au signalement discret qu’une validité aurait été accordée à cette partie de l’étude... Conscient de ce fait et pour compenser les manques en termes de prévisions d’impacts, le bureau d’étude propose « qu’une démarche évolutive au rythme de nouvelles études annoncées parallèlement au chantier et dans le cadre DCE soit retenue ». Une question se pose alors : si leurs résultats s’avèrent inquiétants, non pas sur les ouvrages que le projet surdimensionne pour parer au mieux le risque de déstabilisation face aux actions marine mais en particulier sur les équilibres physiques des rivages limitrophes (St-Denis ; La Possession), sera-t-il encore temps de revenir à une solution moins impactante ?

Il va de soi qu’en ne mesurant pas aujourd’hui correctement les conséquences de l’ouvrage sur les équilibres physiques, c’est risquer des perturbations majeures et s’exposer à payer très cher dans l’avenir le choix d’un calcul relevant uniquement des motivations spécifiques à l’actuelle gouvernance régionale. Le Conseil National de la protection de la Nature (CNPN) a fait remarquer que la solution « tout viaduc » n’avait pas fait l’objet d’une étude comparative comme cela s’imposait. Sur la base des quelques éléments comparatifs disponibles cette solution apparait, entre autres, comme ayant le mérite de laisser le linéaire côtier sur sa configuration actuelle, sans apporter d’aggravation, donc sans en rajouter aux risques naturels. Il faut réaliser que le linéaire actuel, avec les ouvrages qui le construisent, est depuis de nombreuses années dans une dynamique de stabilisation d’un nouvel équilibre côtier ; la variante « mixte » va sérieusement la compromettre sans qu’on en est véritablement mesuré toutes les conséquences.

Tout au long de son parcours, ce projet a vu de nombreuses voix et des structures officielles de conseils (Conseil Scientifique Régional du Patrimoine Naturel pour le local ; CNPN pour le national) s’élever pour mettre en évidence, au-delà de son coût financier (sans compter les inévitables dépassements qui le rendront encore plus pharaonique), des manquements ou des atteintes irréversibles portées à l’environnement. Mais il semble aujourd’hui que la gouvernance en matière de protection de l’environnement et de développement durable ne fasse pas le poids face aux insistances politiques alors même que pour la première fois un parti écologiste fait partie du gouvernement. N’a-t-on pas vu un ministre de l’outre-mer donner médiatiquement l’assurance d’accorder des dérogations sur des espèces protégées alors même que la nécessaire enquête les concernant n’était pas ouverte auprès du public ? Nous voulons attirer l’attention du lecteur sur cette situation indigne où des orientations engageant La Réunion sur des décennies se décident dans des coulisses ministérielles, obéissant à de vulgaires calculs politiciens et selon des connivences pour le moins et à tous les sens « contre-nature ».

Qu’en est-il de la conscience du développement durable et d’une réelle prise en compte des enjeux environnementaux sur le long terme ? Où est véritablement le souci de la gestion d’un patrimoine naturel inestimable quand parmi d’autres solutions - aussi porteuses, sinon plus, en termes de sécurité et d’emplois - on préfère la plus impactante pour l’environnement ? Où est le respect de l’avenir des générations futures ? En panne tout cela?

 

Vie Océane