Madame la Ministre,

Nous avons l'honneur de nous adresser directement à vous en raison de l'enjeu des débats et décisions qui concernent aujourd'hui le statut de protection des milieux récifaux à La Réunion et en particulier la question de la réserve naturelle marine (RNMR) nationale qui y a été créée en 2007. En effet, localement mais aussi à la chambre des députés et dans la presse, diverses voix et non des moindres, d'édiles municipaux, de politiques et d'usagers, se sont élevées ces dernières semaines "contre" la RNMR, suite à des accidents successifs par attaques de requins, dont certains mortels, et touchant spécifiquement des pratiquants du surf en divers points de l'île.

L'association "Vie Océane"(1), créée en 1991 et agréée par le ministère de la protection de la nature et de l'environnement depuis 1995, forte de membres connaissant et fréquentant pour certains le milieu marin tropical depuis plus de quarante ans (plongeurs, enseignants et formateurs, océanographes biologistes et spécialistes des littoraux, etc.), se consacre à la connaissance, l'information de tous publics et l'éducation sur la nature de l'écosystème récifal, son évolution, son intérêt pour les hommes, sa nécessaire protection.
Entre 1992 et 2007, elle a largement contribué à la réflexion collective autour du projet de réserve naturelle marine et a été un interlocuteur fidèle des instances institutionnelles de consultation, continuant à exercer une présence active et constructive auprès des différents acteurs locaux. Il se trouve qu'aujourd'hui, dans une situation dramatique d'accidents successifs portant sur des usagers jusqu’alors parfaitement intégrés dans la RNMR (les surfeurs), des réactions de contestation de cette dernière se développent. Ces réactions empruntent plus à des comportements émotionnels qu'à des analyses objectives et rationnelles des évènements, de la situation propre à La Réunion et menacent la RNMR. Cette dernière est prise comme "bouc émissaire", dans son véritable état, son périmètre, ses justifications, sa pertinence et son impact. Nous souhaiterions donc plus particulièrement attirer votre attention sur deux points qui nous paraissent essentiels au regard de la situation actuelle vécue par nos compatriotes et des choix à faire en matière de développement durable et de préservation du patrimoine naturel :

1. Le statut de réserve naturelle marine a été décrété suite à une très longue concertation de tous les acteurs locaux, y compris les usagers de la mer et les maires des différentes communes littorales de l'île. Ce statut est apparu comme une nécessité compte tenu de l'état de dégradation avancé des récifs et lagons déjà constaté par les scientifiques dès les années 70. Outil règlementaire pertinent, adapté aux possibilité locales de gestion, il a permis de mettre en place depuis 2007 les procédures, dispositifs et équipements offrant progressivement pour le public une lisibilité effective des usages autorisés du littoral et des milieux côtiers. Les suivis scientifiques sur les récifs à la Réunion est effectif depuis les années 80 et se fait régulièrement depuis 1998 sur des stations sentinelles pour le benthos (coraux, algues principalement) et les poissons. Les 5 années de protection écoulées traduisent quelques évolutions positives dans la réhabilitation de certaines populations animales. Il ne diagnostique en aucun cas une récupération de l’écosystème permettant d’affirmer qu’il aurait retrouvé sa situation de vitalité originelle (encore visible dans les années 70) avec tous les représentants faunistiques ordinaires des récifs non ou peu dégradés tels par exemple que nous les connaissons autour de certaines des îles Eparses (Europa, Glorieuses, Juan des Nova...), véritables sanctuaires naturels de l’Océan Indien.

Considérer aujourd'hui comme certains élus et usagers que la réserve marine est devenue le "garde-manger" de grands prédateurs devenus plus fréquents près de la côte est totalement sans fondement . Ce que dans une conférence de presse (1) du 25 janvier 2012, le conseil scientifique de la RNMR exprimait ainsi: "relier une augmentation des attaques de requins à "l’effet réserve" relève d’un raisonnement spéculatif qui ne repose sur aucun élément objectif".
En particulier beaucoup de spécimens de grande taille de poissons carnivores associés aux récifs coralliens (ex. mérous) constituant normalement le sommet de la pyramide alimentaire de l'écosystème ne sont plus recensés à leur densité normale dans les relevés des scientifiques en charge du suivi récifal. Il en est de même pour certains poissons herbivores (ex. poissons perroquets) qui ont aussi un rôle essentiel à jouer pour éviter la prolifération des algues au détriment des coraux observés sur nos récifs.
De plus il est fait le constat de la non présence des espèces de requins typiquement récifaux (ex. requins à pointe blanche ou à pointe noire et requins gris de récif). Ces derniers étaient couramment observés par certains de nos plongeurs de l'association "Vie Océane" dans les années 60-70 sur les pentes externes des récifs et sur les "tombants". On peut expliquer la disparition de ces requins « chasseurs » et territoriaux, capables d’exclure des concurrents opportunistes (tel le requin bouledogue) par l’appauvrissement de leurs propres proies, à savoir les poissons récifaux de grande taille . Ces poissons d’intérêt commercial ont commencé à être victimes d’une pêche excessive au début des années 70, en particulier par l’essor des compétitions de chasse sous-marine et « entrainements ». Ce fut le premier signe d’un début du déséquilibre de l’écosystème corallien et aussi la première situation conflictuelle entre les pêcheurs en barques et les chasseurs. Elle a conduit à l’établissement des arrêtés préfectoraux de 1976 réglementant l’exercice de la pêche sous-marine dans les eaux réunionnaises. Malheureusement ces arrêtés n’ont jamais été correctement respectés et le déséquilibre s’est accru ; cela d’autant plus que d’autres impacts sont apparus.

Aujourd’hui, seulement 5% du territoire de la réserve est en protection intégrale depuis 2007 et " l'effet réserve" sur le repeuplement (reconstitution de l’écosystème avec en particulier la ressource en poissons) est encore très loin d’être observé, quand dans le même temps, la pression anthropique sur le littoral s'est fortement accrue, avec son cortège d’impacts directs et de pollutions diverses.

Les requins prédateurs qui sont aujourd'hui la cause présumée ou avérée des accidents constatés avec les surfeurs ne sont pas des espèces typiquement récifales, mais des espèces évoluant entre 0 m et 300 m de profondeur. Elles fréquentent les côtes de façon nomade ou épisodique. Le requin bouledogue (2), est "cosmopolite" : il se rencontre tout autour de l’île en liaison notamment avec les écoulements des exutoires hydrographiques côtiers. C’est le requin le plus incriminé qui est connu pour son agressivité et sa dangerosité. C’est une espèce particulièrement adaptée aux milieux turbides, affectionnant les apports d'eaux douces (passes ou déversoirs de lagons, estuaires, débouchés de ravines, exutoires d’étangs...). Il est reconnu comme remontant profondément à l’intérieur des fleuves ou des rivières sur les côtes est africaines, en Australie, en Floride...

2. Les connaissances scientifiques précédemment citées à propos du requin bouledogue nous ramènent à l'analyse de la situation actuelle quant aux conditions dans lesquelles les accidents liés aux attaques de requins sont survenus ; les victimes de ces agressions sont des surfeurs, aucun plongeur en scaphandre autonome n'ayant eu à subir de telles attaques fatales.
Les accidents dus à des requins sont connus de longue date à La Réunion. Dans les années 60-70, les victimes des requins ont surtout été des chasseurs sous-marins agissant au delà de la barrière récifale. Progressant en apnée et suite aux réactions de détresse émis par des poissons harponnés, ils sont également générateurs de stimuli attractifs pour les squales ; stimuli augmentés lorsque leurs captures sont portées à la ceinture ou trainées en arrière accrochées à des flotteurs appropriés. Les plongeurs en bouteille déjà présents à cette époque n'étaient pas concernés par ce type d’attaque même s'il leur arrivait de croiser et d'observer certaines espèces de requins ; ce qui les conduisait cependant à observer les règles élémentaires de prudence sinon de défense.
L'avènement des sports de glisse dans les années 80 mais surtout depuis les années 90 avec des compétitions de réputation internationale (et entre autres des champions locaux ayant atteint le meilleur niveau mondial), a produit un engouement tel que de nombreux jeunes se sont formés dans les écoles de surf installées en différents points de la côte ouest de l'île.

La présence de l'homme s'est ainsi considérablement accrue sur des spots devenus plus nombreux . La pratique s’est étendue sur tous les points où le relief sous-marin favorise un déferlement latéral et d’une manière générale là où un courant sortant du lagon favorise l’enroulement de la vague. Ainsi les bords de passes aux débouchés de ravines constituent des spots privilégiés (Roches Noires Saint-Gilles, Passe de Trois-Bassins, Passe de Saint-Leu, Passe de Saint-Pierre...) mais aussi au niveau de déversoirs du lagon à la faveur d’accidents structuraux de la barrière récifale ou de sa terminaison (ex. spots dits de Cachera, du Perroquet, de Ti-Boucan et Boucan, etc.). L'exploitation en journée de chaque spot voit généralement les adeptes présents plutôt aux heures où le soleil est haut dans le ciel (après 910
heures et avant 16 heures). Pour les plus aguerris, il n’est pas rare que la pratique se fasse peu après le lever et au coucher du soleil, pour profiter des conditions souvent plus favorables à la pratique (moins de fréquentation, plan d’eau moins venté, sans vagues parasites, etc.).
Dans le cas de ces derniers, on réalisera que ce sont les moments où la diminution de l'éclairement sous l'eau se fait sentir dès que le soleil descend vers l'horizon (16h-16h30 en hiver à La Réunion), à fortiori si le temps est couvert et si la turbidité des eaux due à leur agitation est conséquente (déferlement des vagues près du récif, remous et écume). Cette turbidité est d'autant plus élevée au débouché des écoulements d'une ravine ou d'un lagon qu'il a plu les jours précédents mais aussi si la houle par ses paramètres a favorisé la mise en suspension des sédiments.

Ces conditions touchant la dynamique et la qualité de l’eau, sont également, par nature, celles recherchées par les squales maraudeurs car favorisant l’effet de surprise vis-à-vis de leurs proies. Elles sont donc celles du plus grand danger pour « l’habitué de la vague » surtout lorsque celui-ci par sa pratique est déjà source de stimuli particulièrement attractifs pour un requin en chasse (forme de la planche, battements de nage, démarrages rapides..).
Au cours des accidents survenus depuis 30 ans, il apparaît que ces conditions ont été présentes en grande partie dans les attaques (le dernier drame survenu le 5 08 12 en est un exemple flagrant). Il est évident que dans de telles conditions le risque d'attaque est réel ; surtout par le requin bouledogue particulièrement sensible et attiré par les zones d’écoulement d’eaux terrestres potentiellement chargées de substances attractives (déchets ou molécules organiques).

Ces deux points ainsi présentés à votre attention, nous souhaiterions, au nom de l'association "Vie Océane", que la position de l'Etat français et par votre autorité :
-réaffirme le bien fondé de la démarche entreprise depuis l'année 2011 avec la mise en oeuvre d'un programme scientifique (CHARC : Caractérisation de l’HAbitat des requins Réunionnais Côtiers) consacré à l'étude des déterminants des attaques de requins à La Réunion; sans que des pratiques de prélèvement aux résultats sans garantie (pêche ou chasse) ne viennent définitivement obérer avant son terme la portée d'un tel programme par ailleurs coûteux aux yeux de l'opinion publique ;
-confirme et soutienne la réalisation d'un dispositif sérieux et non illusoire de prévention du risque requin. Ce dispositif devrait, à notre sens, être étendu à toutes les
formes de pratique de surf (écoles, clubs compétiteurs, surfeurs individuels) afin de minimiser au mieux un risque qui ne sera jamais absent.

Dans l'état actuel des connaissances, nous souhaitons également que l'Etat n'accepte pas que soit porté atteinte au dispositif règlementaire de la réserve nationale marine de La Réunion, en rappelant :
-les conclusions actuelles en matière de diagnostic et de suivi de l'état de santé du récif,
-l'importance essentielle de préserver la barrière récifale, relief vivant et seule véritable protection d’un littoral urbanisé et à forts enjeux,
-la grande souplesse que laisse le dispositif en matière d'usages à des fins professionnelles et de loisir.

Enfin, il nous paraît légitime de voir le Ministère de l'Ecologie, du Développement Durable et de l'Energie rejeter officiellement les amalgames exprimés publiquement par certains élus de la République entre des phénomènes écologiques hypothétiques (mais non fondés scientifiquement) et des accidents certes dramatiques qui, du fait des lacunes de connaissance actuelles, sont aggravés par une mauvaise appréciation des risques naturels et par un réel déficit en terme de culture de ce risque.


Vous remerciant de votre attention et tout en restant à l'écoute des futures prises de position des représentants de l'Etat, tant à Paris que localement, nous vous prions d'accepter, Madame la Ministre, l'expression de notre très haute considération.


Le 07 Août 2012

Pour l'association "Vie Océane"

Pour la Présidente : Florence TRENTIN

Le Vice-Président : Roland TROADEC


(1) http://vieoceane.free.fr/indexvo.html
(2) http://www.reservemarinereunion.fr/IMG/pdf/communique_presse_cs_rnmr_effet_reserve
_25_janvier_2012.pdf

(3) http://www.iucnredlist.org/details/39372/0