Les fortes pluies orageuses qui se sont abattues sur la région de Saint Leu les 5 et 6 février 2012 n’ont rien d’exceptionnelles si l’on s’en réfère à des événements pluviométriques qui se sont déroulés  par le passé dans d’autres secteurs de La Réunion. 

Et pourtant elles s’accompagnent d’impacts conséquents si l’on en juge par les dégâts matériels que les ruissellements ont occasionnés sur les habitations et les structures urbaines. Les médias ont d’ailleurs rapidement fait écho à de nombreuses réactions de personnes directement concernées.

 

 

Une décision immédiate et judicieuse, vu l’état de turbidité des eaux côtières, fut l’interdiction de baignade sur le littoral de la ville. Interdiction qui faute de brassage maritime suffisant perdure depuis plus de 3 semaines : les eaux chargées de boues arrivées en masse dans le lagon y stagnent depuis et dégagent des odeurs nauséabondes. Ce que beaucoup de personnes ignorent c’est que d’une manière générale les matières en suspension (MES) qui troublent les eaux, concentrent 80% des polluants…

 

 

Ces jours derniers les impacts sur les fonds coralliens de la commune ont été révélés. Prévisibles, ils avaient déjà été constatés par quelques irréductibles pratiquants de l’apnée ou de la plongée sous-marine.
Les jours qui ont suivi l’épisode pluvieux, des cadavres de la faune corallienne ont été trouvés sur la plage ce qui témoigne de la mortalité importante qui a affecté cette faune : des poissons de fond dont de nombreuses murènes, un grand nombre d’oursins, entre autres… Les coraux ont commencé à blanchir ce qui pourrait conduire, si les conditions ne s’améliorent pas rapidement, à une mortalité importante.

 

 

Or ces jours derniers, à 3 semaines des fortes pluies, le lagon est toujours de teinte marron ; la plupart des coraux sont recouverts d’un manteau de boue et la grande majorité des coraux branchus notamment dans la partie sud du lagon sont blancs.  Il y a de quoi être pessimiste.

 

 

Les études annoncées donneront la mesure du phénomène mais le mal est fait ; un de plus...

On rappellera que lorsque les coraux meurent, les populations de poissons qui en dépendent sont également affectées. De plus leurs concurrents les plus actifs, les algues molles, se multiplient et quand elles n’asphyxient pas les coraux adultes, elles empêchent la recolonisation du terrain par de nouvelles larves de coraux. Ainsi et sans vouloir en rajouter dans les détails, c’est tout le fonctionnement du milieu qui est durablement voire irrémédiablement perturbé, avec à terme des impacts négatifs sur les ressources et un affaiblissement de la résistance physique du littoral face aux assauts de la mer.

 

 

 

Par delà cet évènement pluvieux qui n'a rien d'exceptionnel, nous ne pouvons que nous interroger sur les aménagements ou les non aménagements qui ont conduit à cette catastrophe écologique locale même si elle n’affecte qu’une portion du littoral de l’île.

Le constat a été fait que des volumes inhabituels de masses d’eaux ont ruisselé sur les pentes conduisant au littoral de St Leu.

Un mémoire de DESS, en 2004, a réalisé « une approche technique des ruissellements urbains en amont des récifs coralliens de La Réunion ». Elle comprend une étude de cas qui aborde l’évolution du ruissellement pluvial après aménagement. L’exemple retenu (p.77) était celui de la ZAC Four à Chaux de St Leu. Il y est clairement exprimé qu’après aménagement, le volume d’eau qui ruisselle en surface est plus rapidement croissant et qu’il est en final le double de celui d’une situation avant aménagement !! Cela pour des pluies d’une période de retour de 2 ans ; ce qui en fait des pluies au caractère quasiment normales. Qu’adviendra-t-il lorsque des pluies au caractère vraiment exceptionnel se produiront ?… 

Il est évident que ce qui est valable pour cet exemple l’est également pour d’autres occupations urbaines en d’autres endroits sur les pentes de notre île.

L’imperméabilisation des surfaces naturelles est induite par un étalement urbain mal contrôlé : qu’en est-il par exemple de l’efficacité de contrôles « post-conformité » (en admettant qu’ils existent) afin de vérifier dans le temps le maintien du pourcentage de perméabilité d’une parcelle?

L’imperméabilisation d’un terrain par des constructions ne peut qu’augmenter la quantité du ruissellement d’eau superficielle qui avant aménagement était généralement retenue par une couverture végétale et absorbée en grande partie par celle-ci.

Ainsi sur des pentes de plus en plus urbanisées, les nappes d’écoulement se rassemblent en petits torrents anarchiques qui déboulent de partout, autour ou dans les habitations, ravinent les chemins pour inonder les parties basses et se déverser plus ou moins vite dans le milieu naturel récepteur : la mer.

Cette urbanisation « imperméabilisante » n’est pas seule en cause. On pourrait également évoquer la déforestation, la mise à nu de terrains agricoles, l’installation de chemins d’exploitation dans le sens de la pente, idem pour des voies d’accès aux nouveaux lotissements, du béton en guise de pelouse, de l’asphalte sur de grandes surfaces… La liste n’est pas close et mériterait d’autres développements.

Toujours est-il que le lessivage en masse de ces surfaces par les eaux du ciel est non seulement vecteur de destructions mécaniques mais aussi de pollutions chimiques sans oublier que parfois il y a contamination par des réseaux d’eaux usées à l’étanchéité douteuse ou par des fuites de fosses septiques et autres  puisards d’un assainissement non collectif hors contrôle.  Bonjour, métaux lourds, résidus d’hydrocarbures, pesticides, engrais ! Mais aussi, bonjour, déchets organiques et bactéries (en particulier d’origine fécales) !

Nous avons là un exemple flagrant d’une gestion non adaptée des pentes d’un bassin versant qui pourtant à la fin des années 90, suite aux délibérations d’un congrès de « es- spécialistes » devait faire l’objet d’une GIZC (comprendre : Gestion Intégrée de la Zone Côtière). Une énième formulation à l’application quasiment stérile par le peu de présence et d’engagement de l’échelon politique sur ce type de dossier. A l’heure actuelle, c’est plutôt un mauvais jeu de mots qui nous vient à l’esprit : on en serait plutôt aujourd’hui à faire de la gestion « désintégrée »… 

La jeunesse de la nouvelle gouvernance de la commune de St Leu la dédouane de cet état de fait mais encore faudrait-il, au vu des responsabilités qu’elle doit maintenant assumer, y compris vis-à-vis de l’avenir, qu’elle ne se laisse pas aller à des traitements raccourcis afin de satisfaire quelques motivations clientélistes en cette période électorale si propice aux montées en puissance de lobbies aux intérêts particuliers.

Avant tout, le traitement du pluvial trouve son efficacité en amont, c'est-à-dire à la source : au niveau du champ, de la parcelle habitée, des voies pour y accéder, etc…Des techniques existent. Tout cela dans des contextes où la gestion et la responsabilité communales sont en premier plan. L’articulation des différents projets d’aménagements se doit d’être bien réfléchie et réaliser correctement que les eaux de pluies n’ont que les possibilités suivantes : s’infiltrer, ruisseler en surface, être absorbées ou s’évaporer. La part du fonctionnement naturel doit être bien pris en compte : ce n’est pas vouloir faire injure à qui que ce soit en rappelant que si l’eau doit couler en surface, elle suivra la pente avec toute sa force et apportera avec elle des dangers parfois insoupçonnés. Croire comme le maire de St Leu que pourrait suffire un unique traitement des eaux pluviales en aval, à leur arrivée au niveau des embouchures, et le renvoyer ainsi à la seule responsabilité de l’État, relève soit d’un défaut de jugement soit d’un dangereux calcul où le chantage est sous-jacent si l’on s’en tient à la lecture d’articles de presse.

En effet ; il faudrait comprendre que soit l’État satisfait le traitement des eaux pluviales aux débouchés des ravines soit il accepte l’autorisation de nouvelles règles de pêche dans la réserve marine pour tous les types de pêcheurs… Si c’était pour pêcher moins on le comprendrait, étant donné que sans une dépollution des eaux pluviales arrivant en mer, des molécules toxiques peuvent s’accumuler dans les espèces pêchées et contaminer le consommateur ? Ce serait alors tout à l’honneur du premier magistrat de la commune de se soucier de la santé des habitants. Mais au vu de l’insistance des lobbies « pêche », il semble qu’il en aille tout autrement.

Quant à s’intéresser au devenir du récif corallien de St Leu, si nécessaire à la protection de la ville, il semble que beaucoup d’eaux « pluviales » vont encore devoir couler longtemps sous les ponts de la ville.

 Association Vie Océane